Les artistes d'Avignon soutiennent "L'Humanité" - 2

Publié le par bmasson-blogpolitique

Soutien au journal « L’Humanité »
Avignon
Maison Jean Vilar
07 19
 

Marie-José Sirach

 

Avec Alain Hayot et la commission nationale culture du PCf, avec Pierre Dharréville, nous avons décidé d’organiser une journée de soutien pour « l’Humanité ».

 

 

Marie-José Sirach

 

Un grand nombre de départ de journalistes va avoir des conséquences importantes pour le journal. La rédaction est mobilisée, fragilisée, mais elle reste debout. Depuis ces derniers mois, nous vivons dans l’incertitude. Avec le désir, la rage au cœur et au ventre, nous souhaitons poursuivre cette belle aventure qu’est le journal. Tous les jours, c’est un miracle que le journal sorte. Il est intéressant, il est bien fait avec du cœur à l’ouvrage. Ce journal a la particularité de tenir, de poursuivre son chemin grâce à la solidarité active de ses lecteurs.

Marie-José Sirach

 

A Radio France, plusieurs centaines d’emplois sont menacés (entre 350 et 380). Canal Plus, ça vient de tomber (entre 300 et 500 emplois). Ca ressemble à un plan social qui ne dirait pas son nom. La presse est un des piliers fondamentaux de la démocratie. Si la presse prend des coups, si l’Etat faiblit, si les pouvoirs publics ne prennent pas leur responsabilité, c’est la démocratie qui vacille.

 

L'Humanité

Avignon

Jean-Louis Martinelli lit Michel Boué

 

HAUTE COUTURE LE DÉFILÉ YVES SAINT LAURENT À LA FÊTE DE L'HUMA

Mardi, 8 Janvier, 2002

Lors de l'édition 1988 de la Fête de l'Humanité, le public de La Courneuve découvrait, émerveillé, les créations du grand couturier Yves Saint Laurent. Un défilé organisé sur l'initiative de notre collaborateur Michel Boué. Voici le compte rendu qu'il en donnait dans nos colonnes.

La grâce et les larmes

Le triomphe populaire des modèles du couturier vendredi soir, est une grande première culturelle.

On parle de cinquante mille admirateurs...

Un jour de rêve. Dès l'aube, on scrute le ciel, on consulte la météo. Nuageux sans pluie. Ouf ! Une ondée annulerait forcément le défilé des pièces de collection que sont les modèles de haute couture. Et un climat dissuasif ravirait les méchantes langues qui rêvent d'un bide pour cette grande première : l'art de la mode à la Fête des communistes.

10 heures du matin, départ survolté depuis le luxueux siège d'YSL. Au numéro 5 de l'avenue Marceau, on est sur le pied de guerre. Deux bus démarrent. · bord, cent participants griffés YSL : quarante mannequins, habilleuses, coiffeurs, encadrement. Un voyage exotique pour nos belles, les tops models les plus recherchées du monde qui vont croiser à l'arrivée les Garçons Bouchers en répétition. Le choc des mondes.

Trois heures de répétition, en tenue, sous la baguette exigeante de Claude Licard. " Pas de défilé au rabais, a prévenu Pierre Bergé. Ce doit être plus parfait que jamais. " Les camarades des chantiers alentours rappliquent, écarquillent les yeux et applaudissent. Déjà. Bon signe.

· 16 heures, pique-nique. Puis balade parmi les stands, avant la réception offerte par l'Humanité à la maison de couture. Mme Saint Laurent mère en est, mais pas Yves, absent hélas. 20 heures : les " filles ", déjà gâtées par la nature, sont entre les mains des maquilleurs qui en feront de hiératiques déesses. Le général en chef Bergé passe les troupes en revue. L'heure H approche et l'anxiété monte. Viendront-ils ? Aimeront-ils ?

· 20 h 45, une chape de glace nous tombe dessus. La pelouse est déserte alors que déjà les invités s'entassent dans le pré carré au pied de la scène.

C'est qu'on est vendredi, les travailleurs ont gagné au dernier moment La Courneuve. Et le miracle a lieu : Francis Crémieux fait les présentations. En un quart d'heure, la pelouse est noire de monde : cinquante mille personnes disent des dépêches. Serait-ce moins, c'est déjà considérable. Mais qu'en diront-ils ?

Nuit noire. Décor noir. Mannequin noir. Tailleur, pantalon noir. Une reine africaine descend l'escalier : c'est parti ! C'est parti pour cinquante minutes d'enchantement mémorable. Dans l'idéale douceur du soir, cent trente-cinq merveilles vont nous époustoufler : alternance des séries noires et des festivals de couleurs ; d'hiver et d'été ; de jour et de soirée ; de motifs cubistes et de fauves. L'ensemble est d'une majesté grandiose, d'une rigueur de mouvement parfaite, d'une grâce saisissante. Une sorte d'apesanteur semble baigner les passages. Une irréelle lenteur. Entre les tableaux, un silence tendu révèle un public suspendu à la prochaine apparition.

Au début, la foule semble frappée de stupeur. Et puis commencent à monter les bravos. " Extraordinaire, lance Pierre Bergé, ils préfèrent exactement les meilleurs modèles. " L'instinct de l'élégance. " Les mannequins n'ont jamais aussi bien défilé ", constate Christophe Girard. Tendues au départ, elles vont vite comprendre. Comprendre que ce public, innombrable, a lui aussi compris. Compris que la couture est une peinture et une sculpture ; qu'un mannequin n'est pas une femme objet, mais que son métier est de magnifier sa robe en la faisant bouger sur le corps ; que Saint Laurent est un artiste à part entière et non un marchand de vêtements chers pour femmes riches ; qu'il est venu voir et non acheter. " Ce soir, dit une fille, j'ai l'impression que toute cette beauté est pour nous. " Elle a tout pigé. Ils ont tous pigé, l'esprit dans lequel l'Huma a conçu cet événement politique d'une certaine façon, finalement. C'est aussi un hommage aux ouvrières de la haute couture avec qui nous avons fait un débat hier sur la Fête (on en reparlera).

On lit sur les visages un ravissement presque incrédule. Des gens pleurent. En coulisses, les salves de vivats sidèrent Frank et Robert, les deux assistants de Saint Laurent qui mettent la dernière touche (le petit rien qui fait tout le chic de la maison) au tableau du maître. Et quand, à la fin, la traditionnelle mariée surgit du néant dans son fourreau blanc empesé de colombes, le parterre se lève pour une ovation triomphale. Les mannequins quittent la scène à regret, bouleversées. Le clan Saint Laurent est aux anges. Des rappels tambourinent. En vain. C'est déjà fini.

Un rêve est passé vendredi par La Courneuve, il s'y était arrêté. Merci Monsieur Saint Laurent.

Michel Boué

Jean-Pierre Léonardini parle de Michel Boué.

Il écrit des chroniques théâtrales dans l’Humanité.

 

Il a écrit un livre « Qu’ils crèvent les critiques » qui a été PRIX DE LA CRITIQUE 2018, pour le Meilleur livre sur le théâtre.

Michel Boué venait du « front homosexuel hohenzollern » *, et il était communiste. Il a été adopté et plébiscité par la rédaction. Il avait un grand talent. Il a écrit un très beau livre « Le roman de la robe ». Il y racontait son aventure avec la haute couture. Avec Claude Cabanes, le rédacteur en chef de l’époque, ils avaient décidé qu’il y aurait une rubrique mode dans « L’Humanité ». Ce qui n’allait pas soi. Le journal était un organe de lutes des ouvriers et d’émancipation des travailleurs. Le travail de la mode est le travail de la beauté. Maurice Thorez, après la Libération, défend la haute couture et les articles de Paris.

 

*

Jean-Pierre Léonardini et le travail sur l’intelligence de « L’Humanité »

Ce travail de réflexion sur l’intelligence, sur la culture et la raison, est une des raisons d’être du journal de Jaurès. Il a commencé avec tout ce qu’il y avait de grands intellectuels. Ca va d’Anatole France à Léon Tolstoï. J’ai commencé à être le plus jeune dans ce journal. Et je suis le plus vieux aujourd’hui. Je parle en qualité de doyen vénérable. Si ma voix tremble, c’st d’émotion.

Jean-Pierre Léonardini et les intermittents.

On ne demande plus aux journalistes de « L’Humanité » d’être encartés, mais d’avoir de la sincérité. C’est depuis 1993. Avant, nous étions tous des permanents du parti. C’était un acte volontaire. Je pense que l’on ne s’engage pas mais qu’on « adhère ». On « colle ». Et on ne peut pas se décoller. L’année de la lutte des intermittents (2014), nous étions en plein dans la critique sociale et politique. Nous avions passé deux ou trois heures avec une intermittente pour nous expliquer toutes les subtilités techniques et administratives. On a pris des notes (ils étaient deux journalistes, NDLR). En rentrant on a essayé de retranscrire la plupart de ses propos parce qu’on n’avait pas tout compris.

Julie Brochen lit Muriel Steinmetz

 

MAGUY MARIN : UN LION D’OR POUR UNE ARTISTE INSOUMISE

Lundi, 27 Juin, 2016

Après Pina Bausch et Anne Teresa De Keersmaeker, la chorégraphe française a été distinguée à Venise, où elle nous a accordé un entretien.

Venise, envoyée spéciale.

Le 18 juin, date historique s’il en est, Maguy Marin a reçu de Virgilio Sieni, directeur artistique de la Biennale internationale de danse de Venise, la récompense suprême qu’elle a aussitôt dédiée à sa mère, Louisa, et à sa fille, Louise. Elle s’est également réclamée de Pasolini. Elle est arrivée en train de Montpellier parce qu’elle redoute l’avion et nous a reçus dans son hôtel dès son arrivée.

Un lion d’or, c’est impressionnant…

Maguy Marin : Je suis reconnaissante envers Virgilio Sieni d’avoir pensé à moi. Le lion d’or récompense un parcours et une vie dédiée à la danse. Cela signifie aussi que l’on n’a plus 20 ans. On mesure la somme de ce que l’on a accompli. On pense aussi à ceux grâce à qui cela fut possible. Je reçois donc ce prix en mon nom mais je mesure aussi combien mon parcours n’aurait pas été le même sans de multiples rencontres.

Vous avez toujours pensé que la danse, le théâtre et l’art en général ne sont jamais coupés de la réalité sociale. Dans ces moments durs que traverse aujourd’hui la France, le pensez-vous plus que jamais ?

Maguy Marin Oui, évidemment. Nous sommes dans une situation vraiment très difficile. Personnellement, il me semble que quelque chose est arrivé à saturation et que du nouveau dans le champ politique commence à émerger, comme Nuit debout. Il va falloir songer à « organiser notre pessimisme », comme disait Walter Benjamin. Au lieu de s’attarder dans l’impuissance d’agir, il nous faut envisager de coopérer, même de manière locale, pour contrer les dégâts monstrueux du néolibéralisme. Je ne pense pas à une révolution mais à des actes posés de résistance. Il y a déjà eu dans notre histoire des gens qui ont lutté contre de telles machines infernales. Je pense notamment à mes parents, à tous ceux qui ont résisté durant la guerre. Même dans leur façon d’être, dans leur travail au quotidien, dans leur rapport avec l’autre au sein du couple, certaines personnes, au lieu de penser à se sauver elles-mêmes, ont sauvegardé une certaine idée de l’humain. Ce sont des exemples. J’arrive à un âge où je pense aussi beaucoup à transmettre à des jeunes gens.

Vous aviez choisi en 2010 de quitter la direction du centre chorégraphique national (CCN) de Rillieux-la-Pape…

Maguy Marin En effet. Personne ne m’avait demandé de partir. Il s’agissait d’un choix conscient et responsable.

Cela vous a-t-il permis d’être plus libre encore maintenant ?

Maguy Marin La différence est qu’avec moins de moyens financiers nous sommes moins nombreux, et donc cela se passe mieux entre nous dans le travail. Lorsqu’on se trouve à la tête d’une telle institution, un CCN, on a en main un lieu ressource et donc on a affaire à des gens qui sont en demande matérielle. Désormais, c’est différent. Ceux avec qui je travaille sont dans une position moins hiérarchique. Nous sommes tous alors en demande. Cela oblige à une collaboration permanente.

Avez-vous le sentiment d’un désengagement officiel en France dans le domaine de la chose artistique publique ?

Maguy Marin Absolument. L’aide de l’État se dégrade et ce n’est pas d’aujourd’hui. Dès qu’on répond à des choix censés émaner des électeurs, sous couvert de s’adresser en toute simplicité au peuple, on tombe dans le populisme. Du coup, l’exigence artistique ne peut pas être comprise et l’on nous taxe volontiers d’élitisme. Il y a aussi que les noms des artistes les plus connus, chorégraphes, metteurs en scène, plasticiens, ne servent plus que de vitrine. Chez eux, la question de l’art ne se pose plus vraiment. Ils ne sont plus qu’admirés. Il est une autre possibilité, le partage convivial et social de la culture, par exemple ce qu’il se passe avec la Semaine du tango. Pourquoi pas ? C’est formidable, mais il y a quand même un grand fossé entre toutes ces pratiques. Ne jamais oublier que l’art crée aussi de la culture. En interrogeant les œuvres et ceux qui les produisent ainsi que ceux qui les regardent, on travaille aussi le politique. Or, il y a de moins en moins de lieux où cela s’effectue.

Qu’en est-il, selon vous, de l’actuelle condition dite des intermittents ?

Maguy Marin : Si le Medef n’est pas d’accord et si l’État cède là-dessus, on court à la catastrophe. Ce soutien à la culture et à l’art est essentiel. Sinon, c’est le fait du prince.

Les honneurs pleuvent cette année, notamment à Dijon auprès des jeunes compagnies de théâtre, à qui vous avez été donnée en exemple pour les formes modernes et la conception de l’art aujourd’hui qui est la vôtre.

Maguy Marin C’est l’âge aussi qui veut ça et le fait que j’ai perduré. C’est curieux tout de même ces hommages rendus à un moment donné. Je ne crache pas dans la soupe. Je pense au temps qui passe mais je me sens très ancrée dans mon présent. Ce qui m’intéresse, je vous l’ai dit, c’est la transmission. L’invitation mérite la peine, car elle permet de rencontrer des jeunes gens, de voir leur travail. On s’inspire tous les uns des autres. Pour moi, ce fut Pina Bauch mais aussi Giorgio Strehler, Tadeusz Kantor, Merce Cunningham et même Marcel Duchamp et Giacometti. Tous ceux qui ont travaillé, écrit, laissé des œuvres. Cela nourrit. Quand on est jeune et qu’on ne connaît pas encore grand-chose, c’est chez ceux-là qu’on peut et qu’on doit puiser des forces. J’en ai cité plusieurs car aucun d’eux n’est unique.

Parlons de l’état des lieux de la danse contemporaine. Sommes-nous dans une période de progression, de découverte, ou cela tourne-t-il un peu en rond ? Le goût des formes nouvelles est-il présent ou déserte-t-il ?

Maguy Marin Je ne vais pas voir beaucoup de danse. Ça m’a toujours un peu ennuyé (rires). Kantor m’a mille fois plus touchée que maints spectacles de danse dite contemporaine. Et j’en reviens toujours à Pina Bausch. Je me sens plus proche de ce type de recherche. Cela fait longtemps que nous sommes dans une période charnière. Il faut du temps à un mouvement artistique pour s’imposer. Les éléments couvent de façon souterraine, se perdent, disparaissent avant d’émerger. Il faut parfois attendre vingt ou trente ans. Il me semble qu’en ce moment ça bouge et que ça va mûrir. Entre les années 1980, qui ont vu exploser la nouvelle danse française, et aujourd’hui – depuis 1990 –, des formes hybrides ont émergé entre musique et corps, théâtre et corps, arts plastiques et corps, dispositifs et voix. Tout cela se côtoie beaucoup plus qu’avant. Il y a un frottement fécond entre les disciplines. Je pense au cirque, et notamment aux artistes de Trottola et à Bonaventure Gacon, qui sont très contemporains tout en ne reniant pas l’héritage de la tradition avec roulottes et caravanes. Ils inventent des formes neuves, sans doute parce qu’ils ont rencontré du théâtre, comme celui du Radeau, de François Tanguy, et de la danse. On a là une forme circassienne avec des poussées théâtrales, musicales et chorégraphiques. Plus question de numéros de cirque.

Et vous, où en êtes-vous maintenant ?

Maguy Marin J’ai quitté le CCN de Rillieux-la-Pape il y a trois ans avant de me rendre à Toulouse, ma ville natale, dans l’espoir d’y fonder un espace pour la danse. Cela n’a pas eu lieu. J’avais acquis une ancienne menuiserie près de Lyon en 1997. J’en avais fait un lieu de résidence et de formation pour les artistes baptisé Ramdam. Nous avons aujourd’hui décidé d’investir cet espace avec ma compagnie de douze personnes. Nous avons pour projet de l’agrandir, d’autant plus que trois compagnies s’associent à nous. Prochaine création en 2017.

 

 

Maguy Marin

Chorégraphe

 

Entretien réalisé par Muriel Steinmetz

Laurent Eyraud-Chaume lit Jean-Emmanuel Ducoin

 

LES VERTIGES DU VENTOUX

Lundi, 22 Juillet, 2002

Le " géant de Provence " est devenu au cyclisme ce que l'Himalaya est aux alpinistes. Bien plus qu'une simple montagne à gravir.

Mont Ventoux (Vaucluse),

envoyé spécial.

Un massif calcaire tondu comme un moine sur lequel le soleil s'appesantit. De loin, d'où qu'on vienne, du nord, du sud ou d'ailleurs, on dirait un espace lunaire paradisiaque qui vous tend les bras, offrande des dieux oubliés aux hommes d'en bas. Mais de près, c'est un monde en réduction qui crée des personnages à sa démesure. " J'ai plus souffert dans le Galibier, ou l'Izoard. Mais qui s'en souvient ? ", déclara un jour Miguel Indurain. Le mont Ventoux n'est ainsi ni plus raide, ni plus long, ni plus haut que bien d'autres sommets dressés pour anéantir le plus courageux des cyclistes.

Il y a quelques années, Bernard Thévenet, double vainqueur du Tour (1975 et 1977), confessait dans nos colonnes : " Je n'y ai pas de souvenir particulier. Je dis ça, mais de cette ascension de 1970, lors de mon premier Tour, comme de celle de 1972, je peux presque jurer que j'ai gardé chaque mètre en tête. " Le " mont chauve " impressionne les mémoires. Les torture. Les éclaire. Dressé au-dessus de Carpentras, dans les odeurs de garrigue et de sécheresse, le " géant de Provence " honore encore et toujours, à chaque passage du Tour de France, le mode onirique et nostalgique.

" On y était. "

" Nous l'avons gravi, si, même que je me suis arrêté quatre fois. "

" C'était avec l'Aronde, en quelle année déjà ? "

Livres d'images mémoire à destination des peuples, à feuilleter en famille - celle du vélo et les autres. Entre le village de Bédoin, hissé à une centaine de mètres au-dessus du niveau de la mer, et le sommet à 1 909 mètres, 22 kilomètres d'ascension presque ininterrompue avec des raidards à 14 % dans la chaleur du flanc sud. " Le matin du Ventoux, c'est jamais un matin comme les autres ", raconte Lucien Van Impe, vainqueur du Tour en 1976. Et il ajoute, les yeux lumineux, lui le grimpeur originel : " C'est un mélange de peur et d'envie. Le Ventoux est un mythe pour le participant du Tour, et je ne sais pas pourquoi... "

De génération en génération, on se récite les mêmes histoires. Comment, par le versant de Malaucène, celui où, sitôt passé la source de Notre-Dame du Groseau, s'élèvent des rampes sans fin, ou par l'abrupt côté de Bédoin, celui où la route se dresse brutalement au milieu d'une forêt artificielle avant de se perdre dans les éboulis, des coureurs perdent la raison, leurs forces et parfois la vie. On le dit. Et si, comme l'a écrit Roland Barthes, " le Ventoux est un dieu du Mal auquel il faut sacrifier ", alors ce dieu jalousé et aimé n'accepta jamais qu'on lui dispute son aura.

Elle vint pourtant tardivement sur les routes de la Grande Boucle. Le 22 juillet 1951 exactement. Ce jour-là, le mont renvoie Fausto Coppi en personne à son humanité géniale. Dévasté par la mort de son frère, Serse, il mène une course sinon fantomatique, du moins évasive, de l'autre côté du miroir. Et même l'année d'après, alors qu'il s'est joué du Galibier avec l'aisance des seigneurs, corps magnifique, c'est Jean Robic qui le prive des superlatifs et d'une légende dont il ne souffrira pas.

Le vent souffle. L'angoisse monte en dedans quand commence à serpenter la route, au milieu de quelques pins. C'est dans l'un de ces virages d'ombre et de lumière que Ferdi Kubler avait attaqué en 1955. " · côté de lui, Geminiani lui a dit : "Attention, Ferdinand, le Ventoux n'est pas un col comme les autres", conte Raymond Poulidor. Kubler lui a répondu : "Ferdi n'est pas non plus un coureur comme les autres !" Quelques kilomètres plus haut, le Zurichois franchit la crête et c'est dans la descente qu'il perd pied. " Il a posé son vélo, il hennissait et s'insultait tout seul. " Le soir, en Avignon, après avoir abandonné le Tour et mis fin à sa carrière, le coureur délirait encore dans son lit et hurlait devant ses proches : "Ferdi, il est trop vieux. Il a mal. Ferdi s'est tué ! Ferdi s'est tué dans le Ventoux !" "

" J'y ai emmené mon fils avec la R 16. Fallait qu'il voit ça une fois dans sa vie. C'était sous Giscard, je crois... "

" Moi, j'ai vu Indurain s'y envoler comme un ange et laisser Eros Poli franchir le sommet en tête, puis gagner à Carpentras. "

" Moi, je n'y ai vu qu'une stèle avec "Tom Simpson" marqué dessus. "

1967. Le 13 juillet, 13e étape. Là où les arbres disparaissent, là où le Ventoux ressemble à la Lune, bien après Chalet-Reynard, il n'est plus que désert de caillasse illuminée par une blancheur chaude. Roger Pingeon grimpait avec un groupe en tête sans savoir qu'il serait vainqueur à Paris quelques jours plus tard. Ce sont ces derniers kilomètres, ceux qui répondent par la violence à la violence des hommes, qui ont tué l'Anglais Tom Simpson. L'immense journaliste Pierre Chany l'a écrit : " Simpson monte au ralenti, le regard perdu, la tête inclinée sur l'épaule droite selon une attitude qui lui est familière. " La chaleur conjuguée aux produits dopants vont précipiter un collapsus cardiaque qui le jette à terre. Chany : " Deux à trois cents personnes forment un cercle, ignorant sans doute qu'un homme est en train de mourir. Sur la route, une trentaine de coureurs attardés passent sans un regard, trop préoccupés par leur propre souffrance. " Point final.

" Devant la stèle, j'ai vu de drôles de boyaux recroquevillés, laissés par des cyclotouristes. "

" Certains y déposent des abricots séchés. "

" On dit que Jacques Anquetil y a pleuré, longuement. Mais c'était Anquetil. "

Pour Raphaël Geminiani, " volonté et maîtrise de soi " sont les deux seules armes pour " gravir la bête ". " C'était mon col fétiche, explique-t-il. Bobet et moi, on partait du principe que si c'était dur pour nous, c'était encore plus dur pour les autres. " L'homme sait de quoi il parle, pour l'avoir toujours à peu près dompté, en 1951 comme en 1952, ou en 1955, et en 1958, année où il prit le maillot jaune au terme d'un contre-la-montre de légende remporté par Charly Gaul. " Bien sûr, poursuit-il, le Ventoux par Bédoin, c'est terrible car dans les huit premiers kilomètres, on se sent comme un poisson hors de l'eau. Une fois qu'on quitte le bois, on se dit : ouf ! ça va mieux... sauf qu'au sommet le soleil du Vaucluse brûle tout ce qui se présente. "

Et que peut en dire Eddy Merckx ? 1970 encore : le " cannibale " s'écroule sitôt la ligne franchie. Comme une vengeance. Le plus beau palmarès de l'histoire de la petite reine avait oublié qu'on ne peut s'octroyer une chose inestimable sans en payer le prix. Victoire, mais plus de souffle pour le Belge. Il chute de l'estrade. Se relève. On le place sous une tente à oxygène, tout comme son dauphin Martin Van Den Bossche. Les statisticiens diront qu'il tournait les jambes trop vite : 74-75 tours par minute (que dire d'Armstrong, alors ?). Les mystiques diront, moins modestes, que le Géant, humilié par cette jeunesse arrogante, s'était rebellé. " Le feu, j'avais le feu dans la poitrine ", pleurera longtemps Merckx, comme s'il fallait que ce souvenir-là et nul autre hante ses sommeils. Et Thévenet de témoigner : " Moi, j'étais cinquième, c'était ma plus belle place depuis le départ et je m'étais donné à bloc. J'étais sans voix, sans respiration. Moi aussi, je n'aurais pas dit non au masque, mais c'est lui qui a tout eu. "

" Mon grand-père a voulu monter avec la Traction : le moteur a explosé à six bornes du sommet. "

" J'ai vu des plantes qu'on ne trouve qu'au Groenland. Enfin, il paraît. "

" Au début du printemps, la route lisse est bordée de pylônes jaune et rouge encore couverts de résidus neigeux. "

Et tout là-haut, alors, qu'y voit-on ? Et pourquoi ? Et qu'y ont vu les Jean Robic, Louison Bobet, Raymond Poulidor, Bernard Thévenet, Jean-François Bernard, Marco Pantani et tous les autres, lorsque, seuls, insolents et miraculés, ils ont bénéficié de la clémence du mont ? Lorsqu'il affronta le " géant de Provence " pour la première fois, Louison ne l'avait jamais monté et disait : " Celui-là, il ne faut pas aller le voir ! " Le Ventoux prend. Le Ventoux dispose. Peu importe le statut et les honneurs, le rang et les victoires, là comme ailleurs rien ne remplace les soupirs d'effroi des anonymes. Vertiges.

Jean-Emmanuel Ducoin

P. S. Ce n'est peut-être qu'une rumeur, mais à l'endroit même où la stèle dédiée à Tom Simpson se dresse, on dit que le cour des coureurs augmenterait soudainement de quelques pulsations. Les scientifiques cherchent des explications.

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