L'ONU- La Paix - Georges Kutukdjian à Istres

Publié le par bmasson-blogpolitique

Georges Kutukdjian est un ancien responsable des ‘Droits de l’Homme et à la Paix’ à « l’UNESCO ». Il est doyen des médiateurs de l’UNESCO et membre à titre personnel de la « Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme » (CNCDH).

Il est philosophe et anthropologue. Il a été l’assistant de Claude Lévi-Strauss.

 

Quel modèle culturel de la guerre? La guerre et l'Antiquité

Il y a également les tenants de la théorie de la guerre qui pensent que c’est un modèle acquis et donc que c’est un modèle culturel. De nombreux philosophes de l’Antiquité estimaient que la guerre était un modèle social naturel. Rien n’est moins sûr, même dans la Grèce Antique. Bien qu’Homère soit sans nul doute le poète de l’Antiquité, l’Iliade et l’Odyssée sont des œuvres exemplaires de la culture de la guerre : la guerre de Troie, la glorification des héros, l’enlèvement d’Hélène, les conflits entre les dieux et les déesses qui se règlent par la mort de leur protégé sur Terre, les parricides, les matricides, les fratricides, etc.

Ulysse est peut-être celui qui a une place à part dans la constellation des personnages homériques.

Il ruse dans les situations de conflit, il ne les affronte jamais directement. Souvenez-vous d’ailleurs. Il se laisse entraîner par Agamemnon, contre son gré, dans la guerre de Troie.

Ulysse était le seul roi d’Ithaque qui ne souhaitait pas se laisser entraîner dans la guerre de Troie.

Sans doute la problématique « Est-ce que la guerre est un comportement inné ou acquis ? » est un faux problème.

Les chasseurs de tête Jivaro et les dons chez les Saliches

En réalité, le meilleur chasseur doit avoir le plus de têtes qu’ils réduisent d’ailleurs, c’est pour ça qu’on les appelle les têtes réduites, et qu’ils accrochent à leurs vêtements. Il faut avoir le plus grand nombre de têtes réduites des ennemis pour être considéré comme un homme valeureux.

Mais il y a d’autres sociétés chez les Indiens d’Amérique, notamment les Saliches qui sont une société nord américaine, où en fait l’homme valeureux c’est celui qui donne. La valeur ne se mesure pas à ce qu’on accumule mais à ce qu’on donne. En fait, les chefs des tribus Saliches sont ceux qui se sont le plus dépouillés en faveur des membres de leur communauté.

Les nouvelles manières de faire la guerre depuis 1945.

Les formes modernes de la guerre

Après la seconde guerre mondiale, la guerre a changé de forme. De nos jours, les parlements ne déclarent plus la guerre. Les guerres prennent une forme larvée, continue, et dont on ne connaît pas l’objectif pour sortir de la guerre. Les guerres classiques que nous avons appris dans les écoles avaient des objectifs extrêmement précis et à un moment donné, on disait : « Maintenant, c’est fini. On commence à négocier la paix parce qu’on a atteint certains objectifs. » Mais maintenant, qui peut me dire si la guerre en Syrie se terminera avec l’anéantissement de Daesh ou du califat islamique qu’on veut instaurer à la fois en Syrie et en Irak, ou est-ce que c’est l’élimination de Bachar El Assad et son retrait de la scène politique ? Mais son retrait de la scène politique, pour mettre qui à la place ? Je sais qu’il y a une opposition, mais est-ce qu’il y a des pourparlers avec cette opposition ?

Je veux dire : « Mais quel est l’objectif ? A quel moment peut-on dire que l’on atteint nos objectifs ?»

Peut-être que monsieur Barak Obama, que monsieur Hollande, qu’Angela Merkel, etc, savent ce qu’ils veulent, mais ils n’en parlent pas. Le citoyen ne le sait pas. Il n’y a pas de communication avec le citoyen. Et le citoyen regarde, à travers ses représentants au parlement, une fois qu’on est entré effectivement en guerre, le parlement dire à monsieur Hollande : « Oui, vous avez raison d’avoir envahi le Mali. »

Mais même au Mali, est-ce que l’on sait que l’on a atteint nos objectifs ?

Réorganiser l’ONU

Il y a un gros problème de mon point de vue à l’ONU et dans les organisations internationales du système de l’ONU, peut-être à l’exception du Bureau International de la Paix, c’est qu’on disait : « Nous, les peuples ! » Mais qui vient à l’ONU ? Ce sont des représentants de gouvernements. Ce ne sont pas des représentants de parlements. Et de surcroît, pour moi, ce qui aurait été extraordinaire, c’est que l’ONU soit tripartite avec les Parlements, la société civile. Où est la société civile ? C’est vrai que les ONG coopèrent avec l’ONU et avec l’UNESCO, mais au moment où il faut décider, ils ne participent pas à la décision.

Pour nous les peuples, ça aurait été que les ONG, que la CAT (Comité contre la torture), que le Mouvement pour la Paix, etc, soient également partie prenante aux prises de décisions qui engagent l’Humanité.

Alors, il y a quelques années on a parlé de la grande réforme de l’ONU. On en espérait, et j’étais encore au secrétariat de l’UNESCO, énormément. On se disait que c’était une occasion unique pour essayer effectivement de revoir cette institution, de revoir le fonctionnement de ses instances, etc. Je dois vous dire que ça a accouché d’une petite souris.

Le droit de l’Homme à la paix.

C’est un élément essentiel. Certains d’entre vous le savent peut-être, en tout cas, moi, j’étais payé pour le savoir à l’UNESCO parce que j’étais employé pour ça.

Lors de la rédaction de la Déclaration universelle des Droits de l’homme, René Cassin voulait qu’un des articles sur le droit de l’Homme à la Paix. Mais cet article a été retoqué. Par qui ? Tenez-vous bien : c’était par les puissances occidentales. Elles ne veulent pas qu’il y ait un droit de l’Homme opposable à la paix. Elles ne veulent pas qu’on tienne un gouvernement imputable, comptable, redevable de ce qu’ils ont fait pour entraîner une population, un communauté dans la guerre.

Monsieur Federico Mayor, ancien directeur général de l’UNESCO, a essayé de créer un groupe qui a beaucoup travaillé sur une déclaration de droit de l’Homme à la Paix. Mais la conférence générale de l’UNESCO lui a dit à la dernière minute : « Nous ne voulons pas de cette déclaration d’un droit de l’Homme à la Paix. Nous ne savons pas ce que cela signifie. »

Vous savez que le pendant existe aux Nations Unies. C’est la déclaration du droit au développement. Il est vrai que cette déclaration a fini par être adoptée aux Nations Unies, mais à une très faible majorité. Et personne ne parle de cette déclaration du droit au développement comme un droit de l’Homme.

A ce moment-là, Federico Mayor a dit : « Ah bon ? La communauté internationale des Etats ne veut pas adopter une déclaration des droits de l’Homme à la Paix ? Alors, moi, je vais la proclamer comme une déclaration du directeur général de l’UNESCO. »

Aux Nations Unies, les états occidentaux font barrage à ce droit de l’Homme à la Paix.

Philippe Descola

Il a fait des analyses extrêmement poussées et notamment en se basant non pas sur les guerres modernes, mais sur les guerres de l’Antiquité, ou les guerres entre les sociétés amérindiennes, ou les guerres pré-coloniales en Afrique. Et en réalité, il montre qu’il y a trois types essentiels de relations qu’établissent les sociétés entre elles.

Les relations d’échange.

Un premier type de relations, c’est celui de l’échange. C’est une relation de symétrie parce que ces sociétés ont des choses à échanger entre elles. L’une produit des textiles, l’autre produit de la poterie, ou du fer ou des outils, etc, et elles entrent dans des relations d’échange.

Les relations de prédation.

C’est une relation asymétrique négative parce que l’une de ces sociétés arrache, est prédatrice de ce qu’a l’autre société. Elle fait des rapts, des descentes et surtout tue la population de la société qui est adjacente.

Les relations de don.

C’est une relation d’asymétrie positive et là bien sûr, je ne vais pas revenir sur ‘l’essai sur le don’ de Marcel Mauss, mais le don est une manière d’établir des relations qui obligent en réalité votre partenaire. La prédation, au contraire, est une relation qui crée un déséquilibre, et qui en réalité conduit l’autre société à agir de la même manière par rapport à vous.

Le mélange des relations

Le problème n’est pas que la guerre soit acquise ou innée, le problème est que les sociétés se donnent un type de relations avec les autres. Bien sûr, aucun de ces modèles n’est pur.

C’est-à-dire qu’il n’y a pas de relations strictement d’échanges ou de prédation ou de dons. Quelquefois, il y a à la fois échanges et prédations, quelquefois il y a à la fois échanges et dons, etc.

 

Pour conclure:

Si je reviens sur ces modèles, c’est que je crois qu’il faut mettre à distance cette idée du comportement personnel. Il y a bien sûr des éléments de comportement personnel, mais il y a une prégnance sociale sur le type de relations que certaines sociétés entendent établir avec les autres.

La coopération est meilleure que la compétition

Si on cite la guerre du Vietnam, la guerre d’Algérie, il n’y a pas une seule guerre qui puisse se solder uniquement par des actes de guerre. A un moment donné, il faut s’asseoir à une table de négociations, et il faut négocier.

La deuxième raison ontologique, c’est qu’à l’heure actuelle, de plus en plus de neurologues, de neurophysiologistes, etc, montrent que les liens de coopération entre les membres d’une même communauté ou même de communautés différentes sont bien supérieurs à la compétition. Avec la coopération, on atteint des objectifs et des buts bien meilleurs qu’en essayant de susciter la compétition entre les jeunes, entre les différentes personnes d’une même communauté ou de communautés différentes.

L’apprentissage de la médiation dès le plus jeune âge

La médiation est un élément à introduire dans l’éducation dès le plus jeune âge, c’est-à-dire dès la maternelle. Il faut apprendre aux jeunes que l’affrontement n’est pas une solution. Je crois que pour nous tous, on peut mettre fin à la guerre, sinon je crois que nous ne serions pas ici. En revanche, il faut se dire très clairement qu’on n’éliminera jamais les conflits. Les conflits font partie de la vie, de l’interrogation, de la diversité culturelle, du pluralisme des idées. Donc, qu’il y ait des conflits dans une société, au contraire, c’est sain, c’est enrichissant. La question est de savoir comment on aborde ces conflits. Or, justement, dès le plus jeune âge, dès deux ans, trois ans, il faut commencer à apprendre aux enfants à aborder les conflits par la négociation, et effectivement dire à certains de ces enfants, moi je l’ai vu, qu’ils peuvent avoir un rôle de médiation.

Certains enfants ont cette capacité de pouvoir faire un pont entre deux gamins qui régulièrement se battent ou essaient d’entrer en conflit. Il y a toujours une tierce personne qui peut faire une médiation.

Publié dans Paix

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G
Tout à fait, d'ailleurs, actuellement la médiation est un impératif préalable aux procès. Ce qui est un grand pas dans notre démocratie... Étonnant que ce n'ait pas été inscrit dans les livres... La médiation est-elle le fruit d'une maturité sociale ?
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