La souffrance des enseignants. Une sociologie pragmatique du travail enseignant.
Françoise LANTHEAUME, Christophe HÉLOU
Editions PUF (Education et société) 2008
Les auteurs se sont intéressés au travail réel des enseignants tel que le définit Philippe DAVEZIE et les ergonomes du travail: «La mobilisation des hommes et des
femmes pour faire face à ce qui n’est pas prévu par la prescription, à ce qui n’est pas donné par l’organisation du travail». L’activité de travail des enseignants est ainsi saisie à
travers les épreuves ordinaires qu’ils affrontent au quotidien, les ressources qu’ils mobilisent pour faire tenir les situations, l’usage qu’ils font de ces ressources et les conséquences qui en
résultent sur leur vécu en termes de souffrances et aussi de plaisir à exercer leur métier. C’est d’ailleurs ce même travail réel que nous donne à voir Laurent Cantet dans son film «Entre les
mûrs».
Une première enquête a été menée auprès «d’experts» administratifs du travail des enseignants: chefs d’établissements, inspecteurs, DRH (directeurs des ressources humaines), conseillers
psychologues mis à disposition des enseignants, médecins du travail… Elle ouvre sur la construction de la notion «d’enseignant en difficulté» et les dispositifs de traitement mis en place.
Elle fait apparaître une tendance à la psychologisation des relations professionnelles, le penchant à passer de l’analyse des situations de travail à la
stigmatisation des personnes, au mépris de tout critère scientifique, alors que les conséquences psychologiques et sociales de ces étiquetages sont très lourdes pour les individus en termes de
santé et de carrière.
Dans la deuxième partie, avec l’enquête «ethnographique», les auteurs tentent de nous introduire au cœur du travail enseignant, à l’origine des difficultés.
La relation avec les élèves est bien sûr primordiale dans les tensions du métier, mais aussi celle avec les parents, avec l’institution. Le contexte modifie profondément cette relation. Montée de
la critique, désacralisation des modes traditionnels d’autorité, montée des exigences des parents et des élèves, baisse de la reconnaissance sociale…se présentent comme le résultat de l’éducation
et de la démocratisation culturelle et scolaire à l’œuvre depuis un demi-siècle. Elles exigent un investissement et un engagement de soi bien plus importants dans
des tâches toujours plus diverses, un travail de justification, alors que l’institution à tous ses niveaux apparaît moins solidaire. Il en résulte un doute sur ce qu’est le cœur du métier,
une certaine précarité du travail, un sentiment de ne plus pouvoir réaliser du «bon travail», le travail empêché, qu’on voudrait faire et qu’on ne peut pas faire. Cette «activité ravalée» selon
Yves Clot, est à la source de la fatigue et de l’usure morale et physique, de la baisse du plaisir et de la motivation, une plus grande visibilité des défaillances ou des ratés du travail qui
font écran aux réussites, une perception négative du sens de son activité dans la société…
La difficulté à séparer le temps professionnel et le temps personnel, sphère publique et sphère privée, traduit l’emprise du travail, à savoir l’implication sans relâche de la personne dans la
relation de service à autrui, la mobilisation incessante des émotions et des capacités de rétention de ces émotions, de l’intelligence sociale. «Travailler davantage avec ses tripes» disent les
intéressés. Cela demande une vigilance constante vis à vis de soi pour ne pas déraper et sur les situations pour ne pas se laisser déborder. Cela passe par des arbitrages permanents où surgissent
des conflits de valeurs entre efficacité et justice. Des mécanismes protecteurs et d’adaptation se mettent en place comme le désengagement protecteur, qui peut aussi conduire à l’ennui. Le
sentiment d’échec, de découragement, d’usure, de souffrance, d’épuisement, est directement lié à l’ambition et même à l’idéalisation par les enseignants de leur mission, face à des conditions
réelles d’enseignement inadaptées. Exigences fortes et ambitions élevées sont nécessaires au développement du plaisir d’enseigner, autant de variables clés de
l’attachement au métier.
Développement du métier et développement personnel, ont besoin d’organisations du travail, de collectifs de travail, de soutiens institutionnels et de toute la
société, à la mesure des ambitions que les enseignants se fixent à eux-mêmes. Si ces conditions ne sont pas réalisées du fait des politiques mises en œuvre, c’est l’usure et le
désenchantement qui prennent le pas.
L’évaluation du travail des enseignants et sa reconnaissance se heurtent à l’absence de construction d’une conception du bon travail ou de ce qu’est bien travailler. En fait les critères de
jugement du travail sont très différents selon qu’il s’agit des parents, des élèves, des évaluateurs officiels (inspecteurs et chefs d’établissements) ou des enseignants eux-mêmes. De façon
générale, ceux-ci considèrent que les critères utilisés par les évaluateurs sont en décalage avec l’idéal du bon travail leur servant de repère et ignorent la part d’ingéniosité mise dans leur
travail. Le manque d’adéquation entre l’engagement de soi très fort et la faible reconnaissance peut aussi occasionner une certaine souffrance, qui peut être d’autant plus importante que «les
règles de métier points de repère pour l’évaluation de ce qu’est bien travailler sont prises en défaut». Il faudrait que les enseignants trouvent le temps et le
cadre pour débattre, réfléchir collectivement et s’accorder sur les règles du bien travailler.
Les auteurs du livre examinent aussi le plaisir dans le travail des enseignants, celui qui fait sens collectivement. Ce
plaisir qui est exprimé avec beaucoup de retenue, est lié à la créativité, l’ingéniosité rendues possibles par l’autonomie dans le travail. Il est indexé sur le jugement et la reconnaissance des
élèves et leurs progrès. Il prend tout son sens quand il est cautionné par les collectifs de travail; il participe alors du métier. Il n’a pas grand chose à voir ni avec la reconnaissance
institutionnelle en général défaillante, ni avec la rémunération jamais mise en avant. «Le plaisir au travail pour les enseignants, c’est d’abord le plaisir d’avoir une pensée
active, de surmonter les épreuves rencontrées au quotidien et de bénéficier d’un meilleur développement personnel». Sa proximité avec la souffrance ordinaire est évidente.
Pour gérer la souffrance ordinaire, les enseignants imaginent et mobilisent des moyens pour rendre leur travail possible et tenable. Les issues internes du métier qu’ils construisent n’ont rien à
voir avec les dispositifs institutionnels méconnus et mal considérés réservés aux personnels étiquetés «en difficulté». Elles sont très diverses: engagement ou désengagement, investissement
pédagogique, travail collectif, projets, renouvellement des routines, choix des classes, mutations, syndicalisme… La transgression de la règle, ou la renormalisation de l’activité sont largement
pratiquées avec ou sans le support collectif. La relativisation pédagogique ou sociale est aussi un moyen de se protéger, et préserver sa sécurité psychique nécessaire pour agir, de sauver son
identité professionnelle et sa personne. Le travail collectif, le travail d’équipe, la coopération peuvent être perçus à la fois comme des issues et des menaces. Si la gestion individuelle de la
difficulté domine toujours, des évolutions sont perceptibles; mais les obstacles à la coopération professionnelle ne disparaîtront pas facilement: temps disponible, occasions multiples et surtout
rapport de confiance seront déterminants.
«Le plaisir au travail, y compris celui de surmonter ses difficultés et les issues sans cesse négociées dans le travail protégent de la souffrance au travail et
permettent de vivre une activité professionnelle impliquante, mais maîtrisée». Ce sont des sources de développement professionnel que l’administration et les collectifs de travail devraient
favoriser.
Au total les auteurs retiennent de leur recherche le constat que «les acteurs produisent leur environnement autant qu’ils le subissent comme une contrainte». Dans un contexte de redéfinition des
repères, de changement social perpétuel, de durcissement des conditions d’exercice du métier (voir le rapport Pochard 2008), «la reconstitution de la faculté du métier à se faire entendre est
plus que jamais nécessaire, la capacité collective à penser un métier dans sa dynamique en est une condition… Les réformes ne peuvent pas faire l’économie du savoir-faire et des réflexions des
enseignants». C’est la condition aussi du développement professionnel et personnel et du plaisir au travail pour les professeurs et leurs élèves.
Toutes ces analyses sont de nature à épauler utilement le mouvement syndical enseignant, à condition qu’il sache les intégrer dans sa propre activité, et prendre appui sur les capacités créatives
des professionnels dans leur travail réel.
Yves Baunay
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