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Dans une histoire, il y a toujours une part de hasard. Un éditeur, il y a quelques années, Flammarion,  m’a proposé d’écrire un livre, un essai sur Aragon et la politique. Je me suis plongé dans les archives dont Aragon a fait don à la nation quelque soit son gouvernement, et j’ai été émerveillé de trouver des papiers, de la correspondance, des journaux de cet homme dont j’avais eu la chance, grâce au Parti, de bien connaître en une vingtaine d’années.

On ne peut pas réduire Aragon à une activité, à une fonction. Aragon ne se découpe pas en tranches. Aragon n’a pas été seulement un homme politique. Il a été historien, critique d’art (il détestait ce mot), disons penseur des arts, il a été romancier, poète, il est le Victor Hugo du XXe siècle. De plus, il n’appartient à personne, ni au Parti communiste, ni à quelque courant que ce soit, même s’il a été fidèle toute sa vie – à partir du moment où il s’est engagé chez les communistes – et jusqu’à son dernier souffle aux choix qu’il avait faits. Aragon appartient au patrimoine culturel de la France et de la nation. J’ai voulu écrire sur l’ensemble, mais j’ai abandonné car cela me semblait beaucoup trop difficile.  Les années ont passé et j’ai rencontré un autre éditeur qui m’a dit : « Mais si. Il faut l’écrire. » Alors, je l’ai écrit. J’en sis satisfait pour moi-même parce que je me sis acquitté d’une dette que j’avais à l’égard d’Aragon à cause de tout ce qu’il m’a apporté et nous a apporté et peut nous apporter encore. Il a été un homme qui a traversé et pensé tout le siècle. C’est une réflexion sur l’histoire du Parti et sur l’histoire du siècle.

En tant qu’historien, je suis allé aux sources, aux archives, et dans les archives russes, il manque beaucoup de choses. Il y a l’apport de sources, de documents, des inédits, je m’étonne qu’on ne les ait pas découverts plus tôt, -c’était facile -. A tout cela s’ajoute un point de vue. Je ne me suis pas contenté de décrire l’œuvre d’Aragon ou tel aspect de sa personnalité extrêmement complexe et contradictoire, mais j’ai essayé de regarder Aragon comme celui qui a dit comme personne l’histoire du XXe siècle, des communistes, et la souffrance, le drame, la tragédie des communistes au XXe siècle. Je prépare un 3e tome sur Aragon et l’art.

Aragon sortait à huit heures, il se rendait au café du coin boulevard Saint-Germain, etc. Non. Bien entendu, je suis l’ordre chronologique, je donne des faits. Il y a des moments où je romps cet ordre chronologique pour envisager ses rapports avec Rimbaud, j’en fais autant à propos de Barrès.

En bonne logique, j’aurais dû terminer par sa mort. Et bien non. J’ai ajouté un chapitre sur un gros volume qui me paraît difficile, c’est le Fou d’Elsa. Il l’a écrit en 1962 et il est mort vingt ans après. A travers ce livre, on dégage quelque chose qui m’a beaucoup tenu à cœur. Ecrire deux pavés sur Aragon, n’est-ce pas une fuite dans la nostalgie, un refuge dans le passé? Non, Aragon est extrêmement actuel, et même en avant-garde. Ce chapitre est un chapitre pour le XXIe siècle et le siècle suivant. Au lieu de monter en épingle le choc des civilisations, la confrontation des cultures, Aragon montre au contraire la possibilité et la nécessité de faire à l’échelle planétaire une nouvelle Andalousie. Ce sera un monde où les différentes cultures se découvriront, se rencontreront, s’enrichiront, se critiqueront les unes les autres pour développer un humanise nouveau.

J’ai coupé la vie d’Aragon exactement à la moitié. Ca me rappelle le fameux poème de Hölderlin qu’il avait lu très soigneusement puisque j’ai retrouvé dans sa bibliothèque, j’ai pas mal fouillé sa bibliothèque, - et j’ai appris qu’il n’avait jamais lu Le Capital vu qu’il fallait couper les pages à l’époque- il y a en allemand l’édition universitaire la plus importante de Hölderlin avec ce poème Moitié de la vie ou Mi vie, et il y a , chose très rare chez lui car il était soigneux, lui aussi aimait les livres comme des objets rares et précieux, - je partage ce sentiment sans en avoir les moyens -, une très légère tâche d’encre bleue Waterman de son stylo sur ce poème.

En 1939 commence la deuxième guerre mondiale. Et à partir de ce moment-là, Aragon qui s’y est préparé déjà, qui y a déjà travaillé et réfléchi, il va entrer dans la grande Histoire. Mon but c’est de montrer ce que l’on n’a pas beaucoup montré jusqu’à présent, c’est qu’Aragon est un grand homme politique, disons un citoyen engagé. On sait peu, les documents me l’ont montré, qu’Aragon a été un dirigeant et un organisateur de la Résistance. Il n’était pas seulement le poète national qui le premier a fait entrer dans la poésie française le mot Auschwitz en  septembre 1943, Auschwitz, Auschwitz, ô syllabes sanglantes. Aragon a été un organisateur concret, et si je puis dire, un théoricien, un orienteur de la Résistance. Il se confronte, pour avoir pu à peu près reconstituer cet épisode, - il n’y a pas de trace écrite car on était sous l’Occupation et dans la Résistance, avec Politzer. Il conteste la ligne de Politzer qui était en gros que pour bien mener la lute contre le fascisme et l’occupant allemand, il faut d’abord mener la lutte de classe. Et Aragon dit qu’il faut d’abord rassembler tout le monde. C’est une orientation fondamentale et qui était celle de Maurice Thorez.

Il présente pas mal de particularités quand on réfléchit à son passage dans la Résistance. Il n’est pas parti (Ndlr : de la France). Il y en a beaucoup qui sont partis. (…*) Il reste avec Elsa, juive, russe, et communisante puisqu’elle n’était pas encartée, défiant tous les dangers pour organiser la Résistance des écrivains, des médecins, des juristes, etc.

Il prend des initiatives politiques. Il n’est pas celui qui demande la permission : « Que faut-il penser ? » Il réfléchit et il choisit. En 1939, il y a eu le pacte germano-soviétique. Aragon a d’ailleurs écrit un article qui n’a pas été publié car le journal Ce soir a été censuré, dans lequel il est très clair ( ?).

Dans sa propre vie, quelques mois plus tard, il demande, alors qu’il était à l’arrière dans une unité plan-plan, à être muté dans une unité de l’avant pour aller affronter avec les blindés de l’armée française les Panzers allemands dans la première grande bataille de chars de l’histoire.

Moi, si je veux parler, c’est afin que la haine
Ait le tambour des sons pour scander ses leçons
Aux confins de Pologne, existe une géhenne
Dont le nom siffle et souffle une affreuse chanson.

Auschwitz ! Auschwitz ! Ô syllabes sanglantes !
Ici l’on vit, ici l’on meurt à petit feu.
On appelle cela l’extermination lente.
Une part de nos cœurs y périt peu à peu

Limites de la faim, limites de la force :
Ni le Christ n’a connu ce terrible chemin
Ni cet interminable et déchirant divorce
De l’âme humaine avec l’univers inhumain…

Puisque je ne pourrais ici tous les redire
Ces cent noms, doux aux fils, aux frères, aux maris,
C’est vous que je salue, en disant en cette heure la pire,
Marie-Claude, en disant : Je vous salue Marie.

A celle qui partit dans la nuit la première,
Comme à la Liberté monte le premier cri,
Marie-Louise Fleury, rendue à la lumière,
Au-delà du tombeau : je vous salue Marie. …

Les mots sont nuls et peu touchants.
Maïté et Danielle…Y puis-je croire ?
Comment achever cette histoire ?
Qui coupe le cœur et le chant ?
Aragon écrivit ce texte en 1943, le 6 octobre…

* Aragon et le Pacte germano-soviétique :

https://revuesshs.u-bourgogne.fr/textes&contextes/document.php?id=2289

 

Au moment de l’annonce de la signature du pacte germano-soviétique le 23 août 1939, Aragon est directeur et éditorialiste d’un journal communiste du soir, Ce Soir, et publie immédiatement un éditorial sur ce sujet d’actualité brûlante. Il accueille avec enthousiasme le pacte sous le titre « Vive la paix ! », et le présente comme une « leçon » pour « quelques autres gouvernements » (Aragon 1939 : 1043), à savoir la France et l’Angleterre, qui avaient refusé une alliance contre la guerre avec l’URSS, tout en incitant ces deux pays à signer au plus vite une entente tripartite avec l’URSS dans le but de barrer la route à Hitler. Cette initiative a été entièrement prise à titre personnel par Aragon, mais elle est similaire à la position des dirigeants du PCF à ce moment-là : le PCF s’apprêtait d’ailleurs à faire paraître le lendemain dans L’Humanité une déclaration allant dans ce sens. Elle ne paraîtra pas : dès la sortie de Ce soir et de l’éditorial d’Aragon, les deux journaux communistes sont saisis par la police, puis toute la presse communiste. Pour l’État français, approuver le pacte germano-soviétique, ce n’est pas seulement approuver l’URSS communiste ou l’Allemagne nazie, voire les deux : c’est approuver une entente ayant pour effet d’encourager Hitler dans la perspective d’une guerre contre la France. La presse se déchaîne contre le « traître » Aragon, et au premier rang L’Action française de Maurras, qui écrit le lendemain de l’éditorial d’Aragon, dans un article non signé intitulé « Brest-Litovsk » :

Il y a un journal stalino-hitlérien qui s’appelle Ce soir.

Il y a dans le numéro de mardi de cette ordure un article d’Aragon.

[…] Aragon doit être jugé ; Aragon doit après un jugement juste recevoir ce qu’il mérite : douze balles dans la peau (L’Action française 1939 : 4 ; les italiques sont ceux de l’article).

Le parti communiste exclut les militants qui désapprouvent la signature du pacte et les dénonce comme traîtres, ainsi que les nombreux démissionnaires. Le gouvernement français, considérant que le parti communiste est un allié du nazisme, décrète sa dissolution le 26 septembre : le parti communiste, hors-la-loi, passe dans la clandestinité. La guerre engagée, certains dirigeants communistes désertent la France. Jacques Duclos gagne la Belgique ; Maurice Thorez est ‘enlevé’ à son régiment par un commando communiste qui lui fait passer la frontière ainsi qu’à sa femme pour gagner Moscou avec de faux papiers : il est condamné par contumace pour désertion, et ne reviendra à Paris qu’en octobre 1944, après avoir reçu sa grâce du général De Gaulle. Au début de l’Occupation et jusqu’à la rupture du pacte en juin 1941, une partie des cadres du PC suit les consignes de la IIIe Internationale au nombre desquelles la pactisation avec l’occupant (et une tentative de négociation pour la reparution en France de L’Humanité), tout cela dans un parti alors désorganisé.

 

 

Tag(s) : #histoire

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