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Elle est suivie dans la rue.

 

Elle est en route, à pied, vers un parking où elle va pouvoir prendre des photos de tags ou de street art dessinés sur les murs qui en font le pourtour. C’est un haut lieu pour le street art, un sanctuaire de dessins, une mine d’or pour ceux qui les apprécient.

Elle a garé sa voiture de l'autre côté de la ville, sur un parking d'un grand magasin. Elle adore à l’avance ce bon moment de marche. Sac à dos à l’arrière, rempli de munitions d'eau et de fruits, elle trotte d'un pas gaillard vers son but.

Elle déambule dans la ville, insouciante. Il fait beau, chaud. Pas d'orage dans l'air. Ça fait longtemps qu'elle n'est pas allée là-bas pour faire des photos. Mais en passant en voiture peu de temps avant, elle avait repéré des nouvelles créations graphiques et ça lui avait donné envie de mémoriser ces œuvres d'art murales de courte durée. Les artistes se recouvrent, effacent ce qui existait auparavant, et il faut de temps en temps penser à voir et  éterniser sur la pellicule leur renouvellement. Le rythme des graphistes est irrégulier. Les œuvres peuvent rester des mois, puis tout à coup, une nouvelle frénésie reprend leurs auteurs qui recouvrent tout. Un coup de frais.

Tiens ! Un nouveau bâtiment qu'elle ne connaissait pas sur le bord de cette route qu’elle prend pour la première fois. Juste en face de cette maison publique, un petit jardin, un jardin sec comme ceux du sud, sans verdure, avec de la terre battue et des bancs épars. Elle est obligée de traverser la route en catastrophe à cause d’un chien turbulent et incontrôlable. Au loin, à l'entrée de ce jardin, il y avait une femme avec des béquilles encadrée de deux chiens. L'un des deux est tout fou et saute partout. Apparemment, elle n'en a pas la maîtrise. Une maîtresse un peu dépassée, ce n'est pas bon à croiser. Pour ne pas prendre de risque, elle change de trottoir. Et c’est à ce moment-là qu’elle découvre l’utilité publique de ce lieu. « Tiens ! Ils sont positionnés ici ? Je ne le savais pas… » Sans savoir que son salut dépendrait de ce lieu symbolique.

Elle dépasse le bâtiment public, n’y pense plus et rejoint le parking. C'est un lieu bizarre. Certaines voitures sont abandonnées là, aux pieds crevés parfois, avec des pneus à plats de temps en temps, des prospectus s'entassent sur des pare-brises sales, et on s’aperçoit que ces véhicules ont été abandonnés là, des places vides plus loin, un mur tagué qui ferme ce lieu de stationnement. L'ambiance est un peu glauque. Ce long couloir, au fur et à mesure que l’on s’avance dedans et qu’on s’éloigne du centre ville devient un no man’s land avec des êtres border line. Il vaut mieux y aller en plein jour, quand il y a encore des bus et des allers et venues. La nuit, ça doit craindre et être un lieu de rendez-vous et de deal. Pas seulement un haut lieu d’art…

C'est au pied de la tour peinte qu'elle l'a vu pour la première fois. Il est Africain, au ventre rebondi, et porte une chemise fleurie voyante, une chemise « Tahitienne ». Il est au téléphone, on le voit concentré sur sa conversation. Au premier abord visuel, il ne semble pas s’intéresser à elle. Il a un alibi avec cet objet collé à l’oreille. Il n’inspire pas l’inquiétude. Il fait tout pour se fondre dans le paysage, sauf qu’il y a de moins en moins de voitures, de moins en moins de personnes sur cette partie du parking. Même occupé, on le remarque dans la partie désertée par la population. La tâche colorée qu’il porte sur le torse est bien visible. Elle se dit qu'elle ira faire des photos plus tard quand il n'y sera plus. Elle rencontre des jeunes dans une voiture et quand elle prend des photos, l'un des deux lui demande :

- C'est de l'art, ça ?

- Oui, même si c'est trash et violent.

Il tourne le regard vers les dessins.

-       Je n'avais même pas regardé. Vous avez raison, c'est sanguinolent.

Et en effet, le sang gicle dans le dessin. Je vous en dispense les détails, mais ce n’est pas le genre dessin à mettre entre les mains des enfants.

Et la voiture démarre. Leur rendez-vous est terminé avec la jeune fille qu'elle a aperçue en arrivant et qui est partie de son côté en mobylette. Après le départ de ce trio, il y a de moins en moins de gens. Elle poursuit donc son tour de photographies. Elle peut aller au pied de la tour où était l’homme au téléphone. L'Africain n'y est plus. En le cherchant du regard, elle l'aperçoit de l'autre côté du parking, à l’endroit où se trouvaient les trois jeunes. Il a traversé. Il regarde les dessins à son tour. Il a observé, mine de rien, la discussion et veut voir pourquoi ils en ont parlé.

Elle a terminé ses prises de vue et reprend le chemin du retour. Elle croise un homme qui la frôle et elle le laisse la dépasser. Il marche d’un pas alerte et porte un attaché case. Mais elle préfère avoir les hommes devant elle et regarder où ils vont et ce qu’ils font. C'est plus facile à surveiller. Elle s’arrête pour lire un panneau installé sur un poteau,  laisse l‘homme la dé passer et c'est là qu'elle aperçoit que l'Africain la suit. Il n'est plus au téléphone. Il marche de façon décontractée. Il la regarde. Il est à quinze ou vingt mètres à l’arrière.

Elle va faire des demi-tours fréquents pour vérifier qu'elle est bien suivie. Il sait qu’elle sait, mais ne cherche pas à changer de chemin ou de stratégie. Il est collé à ses basques. Il ne peut rien faire d’autre.

Quand elle en est certaine, elle sait où elle va le mener. Il veut de la surprise, elle va lui en servir. La conclusion de cette histoire ne sera pas comme il le souhaite, mais, elle, ça la met en joie. Elle rit sous cape du mauvais tour qu'elle va lui jouer.

« Allez, viens mon petit. Je vais rire à tes dépends. Tu voudrais me faire peur, mais ça ne va pas marcher comme ça. Tu espères que je vais te parler ? Mais tu rêves, mon pauvre. Attends, tu es ferré comme un poisson. Je vais jouer à la pêcheuse à la ligne. Il n’y a qu’à tirer sur le fil pour t’emmener où je veux !»

Elle est hilare. Cette aventure l’emplit d’amusement. Elle croise de plus en plus de monde au fur et à mesure qu’elle rejoint le centre ville. Elle préfère en rire. C’est plutôt consternant…Qu’est-ce qu’il cherche à faire ? Peur ? Envie ?

Alors, elle retourne vers ce bâtiment public repéré à l’aller. C’est là qu’elle va pouvoir être aidée. Il y aura du monde pour l’écouter. Elle ne sera plus seule avec ce fardeau derrière ses pas. Il est lourd cet homme qui ne veut rien comprendre, qui s’impose dans sa vie, qui est têtu et gênant.

Ca y est, bâtiment en vue ! Ouf ! Ca va être bientôt le dénouement. Il va lui lâcher la grappe, d’une manière ou d’une autre. Elle va pouvoir terminer sa promenade sans cette pression mal intentionnée.

Elle s’approche. Elle passe devant une courette dans laquelle deux femmes fument leur cigarette. Elle le dépasse mais fait demi-tour. Il n’y a personne aux abords. Elle s’assoit sur une pierre qui est attenante au muret et elle l’attend.

C’est quand il la voit assise qu’il comprend qu’il se passe quelque chose. Il ne doit pas être de cette ville, car il aurait compris où elle l’emmenait et aurait bifurqué. Au contraire, il traverse la route et rejoint le petit parc qui est en face du bâtiment. Il fait comme si de rien n’était. Il la dépasse. Elle est abasourdie devant cette assurance. Rien ne le gêne. Et il s’assoit sur un banc, légèrement de dos. Elle veut s’asseoir ? Lui aussi, il le peut. Il va l’attendre. Il ne doit pas savoir lire non plus, car l’utilité du bâtiment est inscrite au frontispice de celui-ci. Si il le savait, il aurait passé son chemin et cherché une nouvelle proie.

Quel culot !

Il faut que cette tension cesse. L’issue n’est plus loin.

Elle se lève et se dirige vers les deux femmes. C’est leur pause. Bien méritée.

- Je suis suivie par un homme.

Elles ne s’attendaient pas à ce qu’elle leur dise ça. Elles la font répéter.

-         Je suis suivie par un homme, aidez-moi.

-         Lequel, le « black » en face ?

-         Oui.

-         Depuis quand vous suit-il ?

-         Depuis le parking Jean Dumoulin.

L’une d’elles, la plus grande franchit la barrière et s’installe sur le trottoir.

-         S’il y avait une sortie par derrière le bâtiment, on vous aurait fait passer par là. Mais, la seconde issue est un tunnel qui débouche juste devant lui, dans le jardin.

Elle les sent préoccupées par son problème. Celle qui est sortie du jardinet lui dit :

-         Allez-y. Il ne vous voit pas pour le moment. Repartez à l’inverse. J’assure votre départ.

Et la voilà rebroussant chemin, inquiète qu’il continue quand même, malgré les signaux négatifs envoyés vers lui, sa folle équipée. Ces femmes l’ont aidée. Il ne pouvait plus repartir dans sa poursuite sans se faire repérer. Elles l’ont crue.

Elle se retourne plusieurs fois. Et quand elle est assurée que cette traque est terminée, elle souffle.

Elle ne remerciera jamais assez ces femmes de la police municipale. Elles n’étaient pas en costume, ce qui a dû perturber notre suiveur. Peut-être fumaient-elles leur cigarette avant de l’endosser  pour prendre leur service ? Peut-être étaient-elles des secrétaires ? Mais s’il avait été de la ville, il aurait compris qu’elle l’emmenait vers les locaux de la Police municipale, prête à demander de l’aide. Et lui, sans le savoir, s’est jeté dans la gueule du loup. C’était son tour d’être dans une mauvaise posture.

Tag(s) : #mes poésies

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