Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Par l'association des Vétérans du PCF des Bouches-du-Rhône.

Le front populaire en 1936

Serge Wolikow

Il est professeur à l’université de Bourgogne. Il est un des dirigeants de la fondation Gabriel Péri. Il a écrit plusieurs ouvrages, dont L’Internationale communiste présentant la biographie de militants communistes, et un livre sur Pierre Sémard, syndicaliste cheminot responsable du PCF entre 1924 et 1929. Il publie un nouveau livre sur le Front populaire aux collections du Cherche Midi.

Eclairage international

En 2016, revenir sur le Front populaire de 1936 est nécessaire car cela reste un enjeu.

Chaque dix ans, la commémoration du Front populaire est un peu différente. En regardant ce qui s’est passé l’année dernière pour la Panthéisation, il fallait prévoir celle de cette année. Serge Wolikow a voulu imaginer la commémoration officielle qui serait de Blum à Hollande, le gouvernement du possible. Cette question du possible était en débat pendant le Front populaire. Quand les bornes sont dépassées il n’y a plus de limites. On sait aujourd’hui que l’on peut revisiter l’héritage de la gauche et du mouvement ouvrier pour mieux le dilapider et en faire tout autre chose. Le Front populaire a été une expérience historique fondamentale. Les conventions collectives et l’organisation des rapports de force dans la négociation salariale se sont faites à ce moment-là. Ca s’est construit pendant le Front populaire dans des accords de branches et dans des négociations nationales. Aujourd’hui, on nous présente comme une nouveauté de revenir à une négociation au niveau de chaque entreprise où le salarié est démuni et seul face à l’entrepreneur. Ca, c’était la situation avant 1936.

Souvent les jeunes pensent qu’au moment du Front populaire, c’était facile et qu’aujourd’hui c’est beaucoup plus difficile. Il faut faire attention aux discours de nos grands-parents qui ont la nostalgie de leur jeunesse et il faut se méfier de ce qui pourrait embellir les choses. Le Front populaire se situe dans la montée du fascisme en Allemagne, du fascisme en Italie, de la crise économique, de la xénophobie, de la haine de l’étranger, du refus et de la privation du travail (on a reconduit aux frontières 500 000 ouvriers étrangers entre 1930 et 1934). C’est aussi une guerre civile internationale avec ce qui se passe en Espagne à partir de 1936. Le Front populaire ne se développe pas dans une France apaisée.

Le Front populaire a été un moment d’euphorie du monde ouvrier qui a lutté et qui a gagné. Il ne suffit pas de lutter pour gagner. Mais quand on lutte et qu’on gagne, ça a des effets inattendus et collectifs. C’est ça la joie du Front populaire. Dans un contexte international compliqué, la gauche au pouvoir en France déçoit son électorat. Ca a commencé comme cela. Toute allusion à une période contemporaine est complètement justifiée, dans bien entendu un contexte différent.

Les débuts du Front populaire : la question du rassemblement

Qu’est-ce que cela veut dire se rassembler ? Dans les années 1930, le Parti Communiste a de l’influence dans le monde ouvrier, mais est minoritaire dans la gauche. Comment jouer alors un rôle hégémonique qui, dans un premier temps, va dynamiser cette alliance et cette union ? Si vous évoquez le Front populaire, il reste les réformes, les congés payés, Léon Blum et ce n’est pas faux. Mais s’il y a eu un mouvement social, on a oublié les origines politiques qui ont rendu possible le mouvement social.

Les débuts des années 30 sont les années de défaite du mouvement ouvrier. Il y a la montée du fascisme, mais il y a la crise économique, le chômage. Les grèves sont des actes désespérés. Elles ne sont pas possibles. On ne fait pas grève car on a peur de perdre son travail. Les manifestations sont fortement réprimées. Et il y a une division du mouvement ouvrier et des anti-fascistes. Comment lutter contre les fascistes ? Certains disent : « Il faut faire la révolution. Il y a des compromissions de la bourgeoisie et des réformistes avec le fascisme, notamment en Allemagne ». L’arrivée au pouvoir d’Hitler est une leçon car l’Allemagne était un pays où la gauche était majoritaire, mais divisée et s’est débattue en ordre dispersé. Pour les communistes et les socialistes français, l’Allemagne est une référence considérable et l’émotion est forte. En 1932, la gauche a gagné les élections. Quelle gauche ? Des radicaux et des socialistes.

Les promesses de la gauche étaient d’arrêter la politique de restriction budgétaire, d’empêcher la fuite des capitaux, de faire des grands travaux et d’avoir une politique fiscale et sociale favorable au monde ouvrier. Mais le gouvernement radical fait tout le contraire. Il fait une politique d’économie budgétaire en supprimant les quelques allocations qui existaient, en restreignant les dépenses publiques et les travaux. La politique économique menée par le gouvernement aggrave la crise.

Le 6 février 1934

L’extrême droite se développe en disant que la crise est la faute des étrangers. Il y a la nostalgie des anciens combattants et elle est exploitée de façon politique. Se développe des mouvements qui demandent des changements parlementaires et un changement de régime. Un scandale politico financier se déclenche. Un banquier est retrouvé mort. Assassinat ? Suicide ?

Le préfet de police favorable à l’extrême droite est muté et le 6 février, la manifestation d’extrême droite contre la République n’envahit pas l’Assemblée Nationale. Il y a quinze morts. La manifestation victorieuse oblige Daladier, radical, à abandonner le gouvernement. Un nouveau gouvernement dont le programme est réformer l’Etat se forme avec Paul Doumergue, le maréchal Pétain et le maire de Lyon, radical.

Rien ne se passe comme il avait été prévu

Il y a une riposte unitaire ouvrière, socialiste, communiste, CGT, CGTU. Le 12 février, c’est la grève générale politique à l’appel de la CGT et de la CGTU sur le mot d’ordre défense des libertés démocratiques et ouvrières, lutte contre le fascisme. Il y a des convergences entre les militants locaux. En quelques mois, des comités de vigilance anti-fascistes vont se créer avec des intellectuels minoritaires mais qui s’engagent de façon symbolique (Alain, philosophe radical, Paul Rivet, professeur d’histoire naturelle à Paris, Paul Langevin, physicien et ami d’Einstein qui avait été très mal accueilli en France comme immigré).

En juillet 1934, c’est la signature d’un pacte d’unité d’action entre les socialistes et les communistes. C’est une première en France et en Europe depuis 1921. Le nouveau dirigeant de l’Internationale communiste, Georges Dimitrov, est favorable à une plus large alliance dans la lutte anti-fasciste et donne le feu vert aux communistes français de chercher des alliances. Mais ce n’est pas le front populaire.

Le Front populaire est une invention qui s’est faite à Paris avec les communistes français, Thorez, Cachin. Ils vont imaginer en octobre 1934, après que l’extrême droite ait gagné des voix et perce jusqu’à 25 ou 30% dans certains endroits, et proposer un Front populaire sur la thématique du pain, de la paix et de la liberté. Ce ne sont pas les Soviets partout demain. Ce n’est pas la révolution immédiate. Les radicaux et les républicains peuvent entrer dans cette alliance. Les communistes perturbent les socialistes en s’adressant aux syndicats et aux organisations sociales.

Février 1935, élections municipales françaises

L’Italie fasciste menace d’envahir l’Ethiopie. Il y a un pacte entre l’Allemagne et la Pologne qui isole l’Union Soviétique. Au printemps 1935, c’est un pacte entre la France et l’Union Soviétique.

En France, c’est la naissance du rassemblement populaire pour les élections municipales et le 14 juillet qui était considérée comme la fête du militarisme bourgeois depuis la première guerre mondiale. Le mot d’ordre, en 1935, est de ne pas laisser le monopole du drapeau tricolore de la nation aux mouvements d’extrême droite. La question nationale doit être prise en charge. C’est le 14 juillet, date symbolique et héritage de la révolution française, qu’aura lieu le premier serment du Front populaire de ne pas se séparer tant que le fascisme ne sera pas vaincu. On réactive le modèle de la fête de la fédération de 1790. Jacques Duclos célèbre la réconciliation entre l’Internationale et la Marseillaise et le drapeau national et la drapeau rouge.

La France et l’Angleterre laissent l’Italie envahir l’Ethiopie, seul pays d’Afrique indépendant à la société des nations. Puis, l’Italie va tomber dans les bras d’Hitler. Les Français ont peur du mouvement révolutionnaire, d’une victoire de la gauche en France et d’une victoire de la gauche en Espagne.

 

Le programme commun de 1936

C’est la première fois qu’il y a un programme commun de toute la gauche, socialiste, radicaux et communistes compris. Ca a été très difficile et les négociations ont duré pendant plusieurs mois. Une cinquantaine d’organisations culturelles, sportives et associatives soutiennent ce programme électoral. La concurrence et les différences entre les différents partis n’ont pas disparu.

La division syndicale en 1936

La CGT est divisée en deux mouvements, la CGT et la CGTU. Lors du congrès de Toulouse en 1936, les communistes font des concessions considérables et ils proposent une nouvelle CGT réunifiée. Ils acceptent pour la première fois la séparation entre politique et syndicat. Benoît Frachon ne pourra plus siéger au bureau politique.

Le projet électoral et la réunification syndicale vont amener les événements de mai et de juin 1936

Il y a des changements électoraux et cela va ouvrir la porte au mouvement social. Il n’y a pas de schématisme. Les élections législatives vont voir les radicaux perdre un tiers de leurs voix, les socialistes stagner et les communistes doubler leurs voix.

La dynamique du Front populaire est créditée au Parti Communiste

Le Parti Communiste apparaît comme le parti qui voulait l’union et qui a été capable de rassembler, d’impulser, de dynamiser sous des formes différentes. Il en a retiré des bénéfices politiques. On passe de neuf députés communistes à 72. On passe de 800 000 voix à 1 500 000 environ. Personne ne s’attendait à ce résultat.

Comment la grève a démarré

Le patronat avait pris des mesures extrêmement dures (licenciements ou amendes forets contre les grévistes) pour la journée du 1er mai. C’était une journée de chômage et le monde ouvrier pointait à la section syndicale. Le patronat prenait des mesures contre les syndicalistes pour décourager les luttes. Mais là, cela va provoquer l’effet inverse. Les sanctions prises vont inciter les grèves qui sont des grèves de protestations pour réintégrer les délégués syndicaux.

La généralisation de la grève échappe au mouvement syndical

Ce sont des grèves avec occupation des locaux des entreprises, des grands magasins, des banques. Ce ne sont pas des grèves révolutionnaires pour gérer autrement les entreprises mais pour exercer le droit de grève et créer le rapport de forces.

Par contre, les grévistes veulent le syndicat et vont chercher les syndicalistes pour porter les revendications et pour s’organiser. Ils adhèrent en masse aux syndicats. Il y avait 700 000 syndiqués pour toute la France avec la CGT réunifiée en mars 1936. Il y en aura plusieurs millions au début de l’année 1937. C’est la première fois qu’il y a un syndicalisme de masse dans les luttes.

Ces grévistes sont des hommes et aussi énormément de femmes

Les femmes, pour la première fois, entrent en masse dans les grèves et notamment dans les usines à main d’œuvre féminine majoritaire. Ce sont elles qui prennent en charge la grève. Elles ne sont pas là pour faire la corvée de patates pendant l’occupation de l’usine, elles sont dans l’action et l’organisation de la lutte.

 

Les ouvriers étrangers participent aux luttes de façon essentielle

Les ouvriers étrangers et les jeunes qui travaillent à partir de quatorze ans vont aussi permettre au mouvement de déboucher sur un rapport de forces qui va permettre une négociation nationale, et pour la première fois une négociation inter professionnelle, avec la CGT et la confédération générale du patronat français pendant une journée et demi, à Matignon, alors qu’il y la grève.

Les accords de Matignon

Les ouvriers demandent des augmentations de 20 à 30% de salaire. Quand Benoît Frachon sort un bulletin de salaire, le représentant du patronat français reconnaît qu’il ne savait pas et déclare que ce n’était pas possible de vivre avec ce salaire. Il en convient car il y a le rapport de forces. Des dispositions seront prises concernant la durée du travail, l’augmentation des salaires, les conventions collectives.

Les femmes et les étrangers vont voter pour la première fois

C’est l’ensemble du personnel qui a le droit de vote, et cela concerne aussi les femmes et les ouvriers étrangers. Pour la première fois en France, les femmes ont pu exercer un droit de vote dans les élections dans l’entreprise avant de l’exercer dans les élections politiques. C’est le Front populaire qui l’a rendu possible.

La formation du gouvernement

En mai 1936, c’est la formation du gouvernement. Une partie du monde ouvrier est impatient et réagit par la grève.

Cela peut paraître bizarre mais le Parti Communiste français n’y participera pas. Il soutiendra le gouvernement. L’effet est de déporter le gouvernement vers la droite. Les socialistes et les radicaux du gouvernement ont prévu un rendez-vous hebdomadaire avec les communistes qui sont à la porte. Léon Blum, Jacques Duclos et Maurice Thorez pendant un mois se rencontrent et font part de leurs problèmes. Après, plus rien.

Les communistes français reçoivent l’ordre de l’Internationale communiste de ne pas participer au gouvernement car elle a considéré que c’était dangereux pour un parti ouvrier d’être prisonnier d’une alliance et d’être dans un gouvernement dans de mauvaises conditions en l’absence d’un mouvement social. Si cette analyse était valable quelques mois auparavant, en mai et juin 1936, la situation était légèrement différente. Le contexte avait changé. Dans le parti Communiste français, cette question ne fait pas l’unanimité non plus. Paul Vaillant Couturier a eu cette formule : « Nous aurons le gouvernement des masses ». Le Parti Communiste a l’audience et la confiance du monde ouvrier, mais il perd un levier. Les lois qui passent dans l’été 1936 sont le résultat du mouvement social et des accords de Matignon et elles vont être portées au crédit unique du gouvernement alors qu’il les a cadrées mais qu’il ne les a pas imaginées ni portées dans le mouvement social.

A partir de l’été 1936, c’est la contre offensive

Les premières fissures apparaissent dans le Front populaire. La guerre d’Espagne commence en juillet. Face à ce conflit le Front populaire se divise. Au nom de la paix et du pacifisme et pour éviter que la guerre ne s’étale dans toute l’Europe, le gouvernement français renonce à tenir ses engagements à l’égard de la République espagnole et du Front populaire espagnol, victorieux en janvier 1936. Les communistes français vont s’emparer de cette question et seront porteurs de la solidarité à l’Espagne. Sauf que cette mobilisation est un fardeau politique très lourd. Les militants les plus actifs partent en Espagne et font défaut dans le mouvement en France. Staline se décharge sur la France pour la mobilisation pour l’Espagne et l’antifascisme. L’URSS joue un jeu qui apparaît exceptionnel car en réalité elle appuie la non intervention. En même temps, Staline liquide une partie des dirigeants de la révolution russe. Ce sont les premiers grands procès et on fusille Sinoviev et Kamenev dès le mois d’août 1936. Tout cela perturbe.

Le second problème est la contre-offensive patronale. Le secret bancaire en Suisse a été instauré dans l’été 1936 par les banques suisses pour récupérer les capitaux français. Il y a dans le même temps de grandes réformes fiscales mais sans réforme économique pour les financer. Dès le mois de février 1937, c’est la pause pour la retraite des vieux, pour les mesures qui devaient concerner les artisans. Elles sont annulées et abandonnées. Le gouvernement Blum démissionne en juin 1937 quand le Sénat refuse le contrôle des changes et les mesures fiscales alors qu’il aurait certainement pu s’y opposer. C’est à ce moment là que le Parti Communiste français obtient de l’Internationale l’autorisation de participer au gouvernement. L’occasion est manquée. Léon Blum remercie les communistes mais il abandonne la partie.

1937 est l’année de l’enterrement du Front populaire

Il y a quelques grèves, de la résistance, mais elles isolent le mouvement ouvrier et ne permettent plus de rassembler comme avant. Pour autant le Front populaire a été une expérience qui a forgé de nouveaux militants, une nouvelle manière de faire de la politique, et ce sera une ouverture vers le monde culturel. Le Front populaire va servir de référence au monde ouvrier et notamment au Parti Communiste dans la période de la résistance qui n’aurait pas été ce qu’elle a été sans le Front populaire.

Tag(s) : #histoire

Partager cet article

Repost 0